Dossier 11-12-13: Les Soudanaises face aux défis

Publication Author: 
Amel H. Hamza
Date: 
juin 1996
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number of pages: 
262
Aucun de ces points de vue n’est historiquement correct. Les femmes mènent des campagnes très enthousiastes pour défendre leurs droits et leur liberté. En outre, les luttes des femmes dans le Tiers-Monde, y compris celles du mouvement des femmes au Soudan, ont débuté avec le mouvement national et la lutte pour l’indépendance, phénomène commun à toutes les anciennes colonies. A travers l’histoire, les femmes soudanaises ont résisté à l’oppression. Bien que le mouvement des femmes Soudanaises trouve ses racines dans le courant du siècle dernier, son existence formelle ne remonte qu’aux années 40 du siècle présent, avec la formation de la première organisation de femmes en 1947. Le mouvement des femmes Soudanaises a remporté un certain nombre de victoires pour la libération des femmes. Des indicateurs ont montré que le mouvement des femmes s’est engagé dans la lutte pour la justice sociale, la justice économique et la justice politique. Ainsi, en 1951, avec le soutien des syndicats, le mouvement des femmes a réussi à obtenir un salaire égal pour un travail égal, le congé de maternité ainsi que d’autres droits du travail, et en 1954, le droit de vote et celui de se présenter aux élections. Les femmes ressentaient la nécessité de se mobiliser autour de ces questions. D’autres questions sont nées de la prise de conscience, par les femmes, de leur statut inférieur dans la société soudanaise. Au Soudan, les femmes sont considérées comme ayant un statut inférieur dans les sphères privée comme publique. On peut voir les dimensions politique, économique et idéologique de la subordination des femmes. Plus spécifiquement, la voix des femmes soudanaises dans les sphères politique, économique et idéologique a été déterminée par des voix de femmes qui reflètent principalement la domination des hommes. Les données statistiques en fournissent la preuve : Les Soudanaises ont un faible niveau d’alphabétisation et de scolarisation, un taux de fécondité élevé, un taux de mortalité maternelle élevé, une faible participation à l’industrie moderne et à la main-d’oeuvre formelle, une faible participation aux organisations informelles et aux partis politiques (BB, 1990).

On pourrait considérer que les Soudanaises constituent une quantité négligeable, privée de volonté et de liberté, et que l’on juge suivant un certain nombre d’idées erronées (Abdel Mahmoud, 1977). C’est une représentation de la femmes soudanaise très répandue chez les réformateurs sociaux, les organisations gouvernementale, les planificateurs du développement, les dirigeants religieux, et dans une certaine mesure, les femmes elles-mêmes. Cependant, en dernière analyse, une bonne compréhension de la situation des femmes soudanaises, passe nécessairement par l’analyse de tout un tissu complexe de lois, d’attitudes, d’aspirations et de réalités, de droits et d’obligations et de traditions. Pour appréhender la réalité de la femme soudanaise, il faut tenir compte des facteurs et des forces cités ci-dessus.

On ne peut nier le fait qu’il y a eu une évolution, et que cette évolution s’est faite de différentes façons pour différentes femmes en différents lieux, selon la classe, la race, le contexte politique et l’éducation. Afin d’évaluer d’une part, le processus d’évolution sociale, et d’autre part, le rôle joué par le mouvement des femmes pour encourager et motiver la libération des femmes, il faut examiner la situation antérieure, c’est-à-dire, l’histoire et la tradition de la communauté soudanaise. Malgré les difficultés rencontrées par les femmes soudanaises dans leurs luttes pour leurs droits sociaux, économiques, politiques et juridiques, elles ont tout de même réussi à en obtenir quelques-uns. Le document suivant montre comment la femmes ordinaire de cette époque percevait l’oppression dont elle était victime : le cas fut présenté au gouverneur de la province de Khartoum, en août 1932 :

“Je viens très respectueusement vous informer du jugement d’obéissance à mon mari basé sur la Sharia et qui vient d’être prononcé. Je n’avais jamais vu mon mari avant mon mariage, mariage qui s’est fait contre mon gré, après que l’on m’ait frappé sans arrêt pendant trois jours. J’ai fini par accepter pour me protéger. Mais en raison de la maladie de consommation dont il est affligé, je l’ai empêché de rentrer dans ma chambre et je suis donc encore vierge. En outre, j’habite Khartoum alors qu’il est de la province du Nil Bleu. En raison de sa maladie, il n’a pas de travail et c’est son père, qui lui-même n’a pas le sous, qui subvient à ses besoins tout en étant lui-même au bord de la mendicité. En raison des circonstances mentionnées ci-dessus, qui m’emêchent absolument de suivre mon mari, je refuse catégoriquement de quitter Khartoum et de mon rendre dans la province du Nil Bleu.

Tout ce que je souhaite, c’est que vous me permettiez de rester dans la province de Khartoum et de vivre parmi les miens, même sans divorcer, si mon mari refuse le divorce.

N’est-ce pas une position difficile pour notre religion, qui permet à un homme d’avoir quatre épouses à la fois et de me juger “désobéissante” ... Je souhaite qu’une décision soit prise dans ce sens et je déclare ne réclamer aucune pension de mon mari”. (Fluehr, Afhaad Journal, Vol. 2 No 1, 1985 ; p. 56)

Cet incident à conduit à l’abrogation du Bat eta’a, ou principe juridique d’obéissance basé sur la Sharia, principe selon lequel on pouvait forcer une femme à retourner chez son mari en ayant recours, si nécessaire, à la police. (Le nouveau code sur le statut personnel de 1992, Code d’obéissance, a été remis en vigueur). En règle générale, on considère les femmes comme étant inférieures aux hommes, bien que dans la société soudanaise, en raison de la diversité de la culture, des traditions et de la religion, la subordination prenne différentes formes. Dans le Nord, (qui domine le Soudan sur les plans administratif, économique et gouvernemental, etc.), un grand nombre d’attitudes fondamentales sont basées sur l’Islam.

La croyance et la pratique populaires veulent que ce soit l’Islam qui prône la subordination des femmes. La question est de savoir si c’est vraiment le cas. Une lecture très patriarcale du l’Islam prévaut au Soudan. Dans le cadre de la célébration de l’Année internationale de la femme, Zeniab El Tatih attire l’attention sur ce que le Coran dit réellement concernant les femmes, surtout sur les dispositions en matière de succession, de garde des enfants, et surtout sur l’estime dans laquelle il faudrait tenir les femmes. Abdel Mahmoud, ministre des Affaires sociales durant les années 70, soutient que l’Islam a honoré les femmes beaucoup plus que toute autre religion, en leur accordant le même traitement et les mêmes doits dans différents domaines. Mais il fait également porter sa réflexion sur le fait manifeste que, dans l’Islam, les femmes ne devraient pas participer à la vie publique. Ceux qui prétendent être des “penseurs musulmans progressistes” invoquent la notion de “maternité” comme étant la tâche principale des femmes (Abdel Mahmoud, 1977). Zeniab El Fatih, que l’on considère comme un des penseurs musulmans progressistes, explique que, puisque toutes les femmes ne peuvent pas se marier et que certaines sont susceptibles d’être veuves, les femmes doivent avoir des moyens de subsistance de base, outre la maternité. El Shiekh Mohammed El Gizoul, président de la cour suprême de la sharia au Soudan en 1977, intervenait dans le débat en soulignant que l’Islam prévoit que la femme (mère, épouse ou soeur) soit entièrement à la charge de l’homme qui en est responsable, de telle sorte qu’elle n’ait point besoin de travailler. Mais si elle doit nécessairement travailler, l’Islam ne lui permet de le faire que parmi d’autres femmes et pour servir uniquement des femmes dans la communauté. El Shiekh Mohammed El Gizoul n’a pas tenu compte du fait que 87% de la population soudanaise vit dans les zones rurales, où les femmes ont toujours été actives socialement et économiquement. Les femmes soudanaises, comme les autres femmes africaines, ont toujours travaillé. Traditionnellement, le prestige dont jouissent les femmes soudanaises repose sur la vision de la contribution des femmes des zones rurales aux domaines sociaux et économiques. Elles ont été perçues comme ayant des rôles multiples : elles garantissent la paix, assurent les soins de santé, transmettent la culture, jouent les rôles de consultantes sociales et de protectrices du foyer, etc.

En outre les fondamentalistes islamiques contemporains soutiennent qu’il faudrait limiter le champ d’action des femmes, ce qui pérennise la subordination des femmes aux hommes. On accorde aux femmes un statut secondaire et marginal tout en leur faisant croire que ce statut est un grand honneur et une distinction. Il me semble que pour comprendre les possibilités d’émancipation sociale des femmes, il est essentiel de procéder à une analyse de leur subordination, par exemple, une analyse des forces internes et externes à la société qui déterminent l’accès des femmes à l’éducation, à la prise de décision, et aux réformes sociales qui ont renforcé les structures patriarcales. Il faut également se rapporter à un certain nombre de facteurs sociaux, culturels, religieux et politiques, et à la façon dont la mobilisation des femmes au sein de certaines organisations politiques existantes a tendance à minimiser, dévaloriser et dénigrer les aspirations des femmes pour leur libération. La tradition, la culture et la religion disent toutes que les femmes devraient être respectées, mais stipulent également qu’elles doivent être protégées par les hommes de leur famille. Ainsi, jusqu’en 1933, au Soudan, une femme pouvait contracter un mariage par elle-même, alors que par la suite, avec l’adoption des règles de l’Ecole de pensée malikite, plus conservatrice, la femme a besoin d’un tuteur pour la validité du contrat de mariage (Shiek el Din, 1985, p. 5). En d’autres termes, les femmes ne peuvent pas, par elles-mêmes, commander le respect, qui doit passer nécessairement par leur relation avec un homme de leur famille. C’est ainsi que se matérialise la pérennité de l’infériorité des femmes par rapport aux hommes. C’est manifestement de la façon dont la société maintient la supériorité des hommes que dépend, en partie, le degré niveau de despotisme exercé par les hommes (politiciens, chefs religieux, hommes de la famille). Dès l’enfance, la société, l’éducation religieuse et le système éducatif enseignent aux filles l’obéissance, la passivité et le devoir d’être une bonne maîtresse de maison et une bonne mère.

En cela, l’éducation peut avoir un rôle double. Elle joue un rôle important dans la prise de conscience, le développement des organisations et le renforcement du pouvoir des femmes. Mais au sein de la structure patriarcale dominante de la société, elle peut également servir à renforcer la subordination des femmes. Dans son article intitulé “Quelques aspects de la discrimination entre garçons et filles dans le programme des écoles élémentaires au Soudan”, Doleib montre que :

“Malgré le fait que nous ne nous soyons basés que sur un échantillon de manuels scolaires et de guides de l’enseignant, cet échantillon suffit cependant à prouver l’existence d’inégalités et à vérifier le préjudice dont souffre les filles sur le plan tant quantitatif que qualitatif.

Ceci peut se résumer comme suit :

• Les programmes sont orientés vers les garçons. Certains sont rédigés sans tenir compte des filles. C’est au garçon que l’on s’adresse, c’est toujours lui que l’on prend en exemple et que l’on mentionne dans la leçon.

• L’inégalité a ses racines sociales. Pendant longtemps, on a considéré l’éducation des filles comme marginale, parce que le rôle de celles-ci se limitait à la maison. Ce point de vue perdurera tant que la société ne reconnaîtra pas les femmes comme une force de travail qui participe effectivement au processus de progrès et qui contribue de façon distincte à la promotion du développement social et culturel.

• Le contenu de certains programmes ne donne pas aux filles assez de liberté pour appréhender leur identité et s’affirmer. Tout au contraire, ces programmes donnent des femmes une image négative et marginale qui ne mérite pas d’être retenue”. (Ahfad Journal, Vol. 4, No. 2, 1987, p. 8).

En outre, il est très difficile, en raison de ces facteurs, de créer un espace pour une “prise de conscience féministe”. La lecture patriarcale de l’Islam qui prévaut au Soudan a imprégné la vie des femmes, de façon à être apparemment acceptée par les femmes elles-mêmes. Néanmoins, les femmes font de leur mieux pour rompre le silence. En outre, la nature le la structure politique au cours de différentes périodes de l’histoire du Soudan, a fait obstacle à l’émergence d’un mouvement autonome, tout comme les différences de culture, de religion, de classe et d’intérêts politiques entre les femmes soudanaises. Ces différences ont parfois mené à des actions conflictuelles, et à la division des groupes de femmes selon des critères politiques, culturels et religieux. Ceci est apparu de façon expressive et agressive, et très clairement en 1964, quand deux femmes ont quitté l’Union des femmes Soudanaises, formée en 1952, sous le prétexte que les revendications de l’Union n’étaient pas islamiques. Un autre exemple de cette scission des organisations de femmes date de 1969, au moment où le Régime de mai s’est emparé de l’Union des femmes Soudanaises, l’a dissoute et remplacée par une organisation gouvernementale appelée l’Union des femmes du Soudan. Cette seconde organisation était affiliée à l’Union sociale du Soudan, et passait donc automatiquement sous le contrôle de Nimeiri.

De plus, il est très difficile, pour les femmes, en raison de leur triple rôle, de s’épanouir et de développer leurs capacités afin d’obtenir leur droits. Comme l’observe une assistante de l’université de Khartoum :

“J’ai choisi mon travail parce qu’il convient à ma situation, car je dois m’occuper de mon foyer et de ma famille. Je ne travaille que quatre heures par jour. En tant que Soudanaise, j’ai encore des obligations sociales” (Abdel Mahmoud, 1977:27).

La société, la culture et la religion attendent des femmes soudanaises qu’elles remplissent leurs devoirs de mères, d’épouses, et, en raison de la situation actuelle, de travailleuses. Ainsi, Amna Farah a montré que les femmes, qui participaient également au travail agricole, consacraient 8 à 10 heures aux activités domestiques. Ce qui nous fait une semaine de travail de 60 à 70 heures. (Cours d’études féminines, Ahfad University for Women). Ce sentiment d’être une Super Woman peut être observée partout au Soudan, une catégorisation utile pour mieux montrer la nature des activités des femmes. Voici les recommandations faites par des étudiantes aux femmes qui doivent travailler à l’extérieur :

“Les femmes doivent trouver un équilibre entre leur travail dans leur foyer et à l’extérieur. Cela comprend les obligations suivantes :

a. Elles ne doivent pas négliger leurs enfants et leurs activités domestiques ;

b. elles doivent partir tôt et rentrer tôt ;

c. elles doivent se concentrer sur l’éducation de leurs enfants afin de rehausser leur niveau scolaire ;

d. elles ne doivent pas négliger leurs obligations sociales ou leurs devoirs envers leurs parents ;

e. il leur faut consacrer une part importante de leurs revenus aux besoins du foyer ;

f. elles devraient s’habiller en conformité avec l’enseignement islamique (hijab). (Names, 1992).”

Une des idées les plus répandues dans la littérature est que les femmes ont eu un rôle insignifiant dans la sphère politique aussi bien que civile. Pour entamer ce débat, il faut un bref aperçu historique. Durant la période coloniale, les Soudanaises ont subi une double forme d’exploitation. Tout d’abord, avec le reste de la population, elles ont été opprimées par l’administration coloniale et les différentes politiques mises en place par les colonisateurs. Le seconde forme d’oppression découle de la position spécifique des femmes au sein de la sphère privée, familiale. Les politiques coloniales, en association avec la structure patriarcale de la société soudanaise, n’ont fait aucun effort pour améliorer la situation des femmes. Les politiques coloniales orientées vers les femmes visaient soit à maintenir l’assujetissement de ces dernières au sein de la famille et de la société soudanaise, soit à créer de nouvelles formes d’assujetissement. Ainsi, lors de la création d’une petite école de sages-femmes en 1920, on n’a fait aucun effort pour apprendre à lire et à écrire aux jeunes filles illettrées qui y étaient formées. On a par contre consacré beaucoup d’efforts à apprendre aux jeunes filles à identifier les médicaments visuellement ou à l’odeur. Les mêmes politiques ont été poursuivies après l’indépendance. Ancun des programmes nationaux de développement économique et social présentés par les différents gouvernements depuis l’indépendance, en 1956, n’a pleinement reconnu l’importance de la participation des femmes ni au processus de développement et, à fortiori, ni à la sphère privée, à savoir, les droits et les devoirs des femmes. Et quand bien même cette participation est reconnue, elle passe par le moule réducteur de la société patriarcale et de l’esprit capitaliste. Ainsi, tous les partis politiques ont commencé par créer, en leur sein, des sections féminines. En dépit de leurs différences, on peut dire que toutes ces organisations et tous ces partis politiques ont pour seul but de s’assurer des voix ainsi que le vote des femmes. Aucun parti politique n’a exprimé ou tenté de manifester son soutien quand, récemment, le gouvernement a déclaré obligatoire la tenue islamique pour les femmes. Le Parti communiste, qui travaille dans la clandestinité, s’est contenté d’en faire vaguement état dans son bulletin.

En d’autres termes, quand les décideurs éprouvent le besoin d’intégrer les femmes dans le processus de développement, c’est essentiellement pour des motifs inavoués : elles constituent en effet une main-d’oeuvre bon marché, un personnel passif qui peut travailler sans faire de critiques ou poser de problèmes. Ceci est valable aussi bien pour les décideurs que pour les chefs religieux. Le gouvernement Soudanais actuel, que l’on peut qualifier de gouvernement patriarcal et conservateur des Frères Musulmans, tente d’exercer une oppression sur les femmes à travers un enseignement et une école de pensée islamiques très rigides. Le Code soudanais sur le Statut Personnel est basé sur l’Ecole de pensée Hanafite, tandis que la population suit l’Ecole de pensée Malikite. Cependant, ces derniers temps, on a fait coïncider certains codes de l’Ecole de Pensée Malikite (connue pour être très stricte) avec le système juridique en vigueur au Soudan. Bien que le prophète Mohammed ait reconnu les droits des femmes, les préceptes coraniques, à l’origine, étaient destinés à établir des règles générales pour un comportement modeste, règles qui s’appliquaient autant aux hommes qu’aux femmes. On pense que, durant la vie du prophète Mohammed, les femmes jouissaient d’une assez grande liberté, qu’elles cotoyaient librement les hommes et que, par exemple, elles fréquentaient les mosquées. Il serait bon d’examiner cette question sous l’angle du féminisme. Dans tous les cas, aller à la mosquée, comme aux autres lieux publics, devint l’apanage des hommes, les femmes faisant généralement leurs prières chez elles.

Les Soudanaises n’ont pas perdu leur indépendance et leur liberté du jour au lendemain. Ceci s’est fait de façon progressive, en relation avec d’autres évolutions économiques et culturelles ainsi qu’avec l’absorption (à des degrés divers) de l’influence étrangère, au fur et à mesure de l’expansion de l’Empire islamique. Lorsque le système du harem, importé d’une tradition perse, fut adopté, on le lia à la notion de respectabilité et on sépara des hommes les femmes des classes les plus favorisées, tout en les confinant à leur foyer. Des valeurs telles que le respect de soi et la piété furent étroitement associées à la réclusion des femmes, ce qui limitait naturellement leur capacité à agir dans n’importe quelle sphère publique. En dépit de cela, à travers toute l’histoire islamique, des femmes ont atteint de hauts niveaux d’érudition et ont été en mesure de jouer un rôle actif dans la diffusion de la culture. Néanmoins, pour la majorité des femmes, la réclusion forcée a eu pour effet d’éroder les droits que leur accordait le concept islamique.

Ainsi, alors que, par essence, la doctrine islamique protège indéniablement les femmes, ce n’est qu’au cours du siècle présent que les réformes que le Prophète envisageait d’introduire, au 7ème siècle, pour améliorer le statut des femmes, n’ont pas été développées et renforcées, avec les modifications apportées à certains aspects des lois familiales à la suite des initiatives des réformateurs musulmans qui estimaient que bon nombre des anciennes lois étaient à la fois dépassées et peu conformes à la pensée islamique originelle. Ils ont constaté qu’une structure sociale patriarcale contribuait de façon très importante à l’élimination des dispositions légales favorables aux femmes et sapait donc leurs intérêts. Ainsi, dans la plupart des pays musulmans, le mouvement des femmes s’est opposé à de légères modifications apportées au droit de divorce des hommes, ce qui a permis aux femmes de pouvoir demander le divorce (bien que l’homme musulman puisse toujours divorcer sans passer devant la justice). Tel était également, dans une certaine mesure, le cas du Soudan. Les lois familiales en vigueur au Soudan sont fondamentalement identiques à celles de nombreux autres pays musulmans, bien que les différences entre les écoles de pensée juridiques se traduisent par un manque d’uniformité entre les différents systèmes juridiques.

Certaines personnes, même y compris des Soudanaises, soutiennent “qu’un nombre incalculable de femmes occupent une position très honorable et très puissante au sein du cercle de la famille, qu’elles vivent toute leur existence sans subir les rigueurs du divorce et de la polygamie” (voir Kenyon, 1978). Ces personnes ne se rendent pas compte du fait que cette notion de respect et d’honorabilité, ainsi que le statut de la Soudanaise du Nord dans sa vie de femme mariée dépendent, dans une certaine mesure, comme c’est également le cas dans d’autres sociétés, de la capacité de la femme, en tant qu’individu, à forcer le respect et à s’assurer que ses idées sont reconnues. C’est cette notion qui détermine et qui, dans le même temps, sape la position des femmes dans la société, tout en servant les objectifs cachés de la société patriacale. Elle ne tient pas compte, également, du fait que l’homme considère sa vie privée comme étant distincte de la sphère publique et que cette séparation lui procure un espace où il est en droit d’exercer son autorité.

Certaines Soudanaises sentent profondément que bon nombre des lois archaïques qui affectent encore la vie quotidienne des femmes vont à l’encontre des exigences de la société moderne. Elles sont conscientes du fait que, tant qu’il existera au Soudan des lois et des fauses interprétations des droits des femmes dans l’Islam, qui les relèguent à un statut inférieur, elles devront, afin de s’émanciper, préserver, améliorer leurs droits économiques et leurs droits à l’éducation, et combattre pour ces droits.

Des questions critiques doivent être posées aux femmes soudanaises : Comment se perçoivent-elles au sein de la structure sociale? Sont-elles conscientes de leur situation d’oppression et si tel est le cas, comment pourraient-elles remettre en cause le système de valeurs dominant? Dans quelle mesure peuvent-elles s’organiser dans ces conditions oppressives?

Références:

Abdel Mahmoud, Fatima (1977), “A Women’s Place’, Sudanow, Novembre, pp. 26-7.

Badri, B. (1990) A Profile of Sudanese Women, The Long Term Perspective Study of Subsaharan Africa, Washington DC, World Bank.

Doleib, Taj El Sir, (1987) “Some Aspects of Discrimination between Boys and Girls in Sudanese Elementary Schools Curriculum”, Ahfad Journal, Women and Change, Vol. 4 No. 2.

El Wathig, Kamier, Zeniab El Bakri, Idris Salim and Samiy El Nagar (1982) The State of Women’s Studies in the Sudan. Khartoum : Development Studies and Research Centre, Faculty of Economic and Social Studies, University of Khartoum.

Fluehr, Carolyn, (1985) “The Women’s Movement in the Sudan and its Impact on Sudanese Law and Politics”, Ahfad Journal, Women and Change, Vol. 2, No. 1.

Kenyon, Susan (Ed.) (1987) The Sudanses Women. Khartoum : Graduate College Publications, University of Khartoum.

Slot, Corry (1990) Women’s Studies Course : A manual. Ahfad University for Women, Sudan.

Suad, Ibrahim (1983) Sudanow.